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Nîmes célèbre Achille et l’Iliade

Cuve de sarcophage : Achille à Skyros, IIIe siècle ap J.-C. Paris, musée du Louvre. Photo service de presse © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojeda
Cuve de sarcophage : Achille à Skyros, IIIe siècle ap J.-C. Paris, musée du Louvre. Photo service de presse © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojeda

Figure légendaire s’illustrant au combat durant la guerre de Troie dans l’Iliade, Achille a traversé les siècles comme un modèle de l’héroïsme grec. Pourtant, d’après les sources grecques et latines, il n’est pas seulement un grand guerrier : instruit dans les sciences et les arts, il dévoile une personnalité plus complexe. Conçue de manière résolument immersive, la nouvelle exposition, reconnue d’intérêt national, du musée de la Romanité cherche à établir un portrait plus exhaustif de ce héros aux facettes parfois méconnues. Entretien avec Nicolas de Larquier, conservateur en chef du musée de la Romanité et commissaire principal de l’événement, et Claire Champetier, commissaire exécutive.

Propos recueillis par Raphaël Buisson-Rozensztrauch.

Pourquoi vous êtes-vous intéressés à Achille et à la guerre de Troie ?

Nicolas de Larquier : Nous souhaitions tout d’abord mettre en valeur une œuvre très importante de notre collection : la grande mosaïque représentant Achille à Skyros qui n’avait, jusqu’à présent, jamais été exposée. Elle constitue l’élément central du parcours et est mise en dialogue avec d’autres œuvres issues principalement de nos fonds. Par ailleurs, nous voulions une approche pédagogique, car la mythologie grecque demeure une excellente porte d’entrée vers l’archéologie et l’histoire.

Claire Champetier : Cette mosaïque exceptionnelle, qui nécessite des conditions d’exposition particulières, représente l’épisode où Achille, le septième fils de Pélée, roi de Phthie, et de la néréide Thétis, embrasse véritablement son destin de héros. Elle nous a permis de bâtir l’histoire de cette figure légendaire sous la forme d’une exposition-narration.

Le parcours est centré sur la vie du héros, de sa naissance à sa mort.

C. C. : En effet, nous sommes partis de notre collection, grâce à la sélection d’une centaine de pièces (des monnaies et intailles, des objets de la vie quotidienne, des accessoires féminins que l’on retrouve également dans l’iconographie, des armes qui incarnent davantage la réalité masculine…) qui nous permettent d’évoquer d’abord la naissance de ce héros, la manière dont sa mère tente de le rendre immortel (deux versions existent), son éducation auprès du centaure Chiron et sa décision de rejoindre l’armée grecque ; puis nous retraçons les épisodes de la guerre de Troie, son opposition à Agamemnon, la mort de Patrocle, et enfin celle d’Achille lui-même, atteint au talon par la flèche de Pâris…

Miroir figurant Thétis armant Achille. Vers 30 avant notre ère. Bronze. Paris, BnF. © Serge Oboukhoff, BnF, CNRS, MSH Mondes
Miroir figurant Thétis armant Achille. Vers 30 avant notre ère. Bronze. Paris, BnF. © Serge Oboukhoff, BnF, CNRS, MSH Mondes

Vous mettez en lumière l’importance de la figure d’Achille dans la pensée et les arts occidentaux depuis des siècles. Pourquoi nous fascine-t-il toujours autant ?

N. de L. : Afin d’éviter de sombrer dans une vision monolithique et caricaturale du personnage, nous montrons comment il a été réinterprété au fil du temps. Les lecteurs d’Homère le connaissent sous les traits d’un guerrier, figure du héros grec par excellence. Mais en explorant de nombreuses sources littéraires antiques, nous avons découvert une autre histoire à raconter, depuis les origines du fils de Thétis jusqu’aux prémices de la guerre de Troie, et son rôle déterminant dans ce conflit légendaire. Des éléments y battent déjà en brèche les idées reçues sur le personnage : le jeune homme est initié, non seulement aux arts physiques, mais aussi aux sciences, notamment à la médecine et à la musique… On peut parler ici de paideia, le socle de connaissances fondamentales dans la Grèce antique. Achille n’est pas qu’une figure virile, du moins au sens où nous l’entendons aujourd’hui ; pour les Grecs, la virilité s’exprimait aussi dans la maîtrise des arts.

C. C. : Il est étonnant de voir comment les émotions du héros sont décuplées dans l’Iliade : si ses colères sont terribles, il pleure aussi beaucoup. Son ambivalence émotionnelle se manifeste également quand il rend à Priam le cadavre de son fils Hector, qu’il a pourtant profané en l’attachant à son char pour le traîner autour des murailles de Troie. Sa relation avec Patrocle interroge également : est-il son amant ou un simple compagnon d’armes ? De nos jours, on ne cesse de réinventer ce personnage, qui a finalement pour caractéristiques principales non seulement la virilité, mais aussi cette émotivité à fleur de peau et cette ambiguïté – comme on peut le voir dans les principales sources le mettant en scène.

Sarcophage figurant le rachat du corps d’Hector et l’ambassade de Priam chez Achille (détail), vers 190/200 de notre ère. Paris, musée du Louvre. © RMN‐Grand Palais (musée du Louvre) / image RMN‐GP, SP
Sarcophage figurant le rachat du corps d’Hector et l’ambassade de Priam chez Achille (détail), vers 190/200 de notre ère. Paris, musée du Louvre. © RMN‐Grand Palais (musée du Louvre) / image RMN‐GP, SP

Une section est dédiée à l’interprétation du mythe d’Achille à travers le temps. Comment son image varie-t-elle au fil des siècles ?

N. de L. : Si nous observons un certain nombre de récupérations, son image actuelle semble comme simplifiée, n’incarnant plus qu’une forme d’héroïsme ; pourtant Achille offre une personnalité plus complexe qui affleure dans les multiples versions et réinterprétations chantées ou écrites des sources antiques.

C. C. : À quelques siècles d’intervalle, on observe déjà deux approches différentes du mythe, entre la source homérique grecque et l’Achilléide de Stace (40-96), poète latin. Ainsi, l’idée romaine du devoir qu’a le citoyen de protéger sa patrie est davantage mise en valeur chez Stace, par exemple. Contrairement à ce que l’on peut penser, la figure d’Achille ne réapparaît pas à la Renaissance, elle demeure très importante tout au long du Moyen Âge, comme en témoigne une magnifique coupe du XIIe siècle.

Hydrie attique à figures noires représentant Achille et Ajax jouant aux dés, 510 avant notre ère. 37,5 x 37 cm. Nîmes, musée de la Romanité. © Musée de la Romanité – Ville de Nîmes
Hydrie attique à figures noires représentant Achille et Ajax jouant aux dés, 510 avant notre ère. 37,5 x 37 cm. Nîmes, musée de la Romanité. © Musée de la Romanité – Ville de Nîmes

Vous revenez également sur les origines complexes de la guerre de Troie, le destin des héros et le rôle des divinités. Comment abordez-vous ces sujets ?

C. C. : Dès le début du parcours, nous introduisons les divinités et personnages-clés du mythe (Achille et Ulysse, Pâris et Hélène, Zeus et sa conseillère Thémis, Aphrodite, Hermès…), via une application qui fournit des éléments de contexte sur la guerre de Troie et une galerie de portraits biographiques. Le visiteur a ainsi accès à une carte interactive de la Grèce, qui l’aide à visualiser le fil des événements et les itinéraires des héros aux origines diverses et aux allégeances parfois changeantes. Mais nous avons voulu, symboliquement, placer les dieux au début et à la fin de l’exposition, afin d’affirmer la place prépondérante qu’ils occupaient dans la vie des Grecs de l’Antiquité.


Achille et la guerre de Troie

Le musée de la Romanité, à Nîmes, consacre une exposition (avr. 2024- janv. 2025) au héros de la mythologie gréco-romaine Achille, associant trésors archéologiques et fresques numériques […].

Pour acheter le catalogue,

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